La comtesse de Flandres choisit l’exil

Article de 2007 sur le départ de Patrick Cardon, figure du militantisme et de la culture LGBT, chassé par le manque de subventions de la part des socialistes

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cardon029_28archives : Les Nouveaux Territoires N°0/ Genres

Article publié le 21 janvier 1987 Lien original 

 

Patrick Cardon, fondateur du festival  Question de genre, de la librairie et des éditions GKC (Gay Kitsch Camp) quitte Lille. C’est une perte énorme, pour la vie culturelle régionale, qui semble laisser assez indifférents les financeurs. Depuis que la communauté gay a vaincu l’épidémie de Sida dans ses rangs, les subventions se font plus rares.

  

Patrick Cardon part sans aigreur mais avec un peu de nostalgie et beaucoup de regrets. «Je suis toujours la comtesse de Flandres, aujourd’hui en exil.» Tourquennois de naissance, Patrick a toujours été atteint d’héliotropisme. C’est à Aix en Provence qu’il passe son diplôme à L’Institut d’études politiques. Sa thèse portera sur les Archives d’anthropologie criminelle du Dr Lacassagne (i) dans laquelle, au début du XXème siècle sera inventé le terme «hétérosexualité» qui normalise en quelque sorte l’homosexualité. Auparavant le comportement hétérosexuel était désigné comme “normal.”

 

Pendant ces années 70, il participe au FHAR (ii) (Front Homosexuelle d’Action Révolutionnaire), puis au GLH (iii)(Groupe de Libération Homosexuel). Mais le militantisme gay lui semble trop macho, et en 1979 il fonde l’association MFL (Mouvement Folles Lesbiennes), toujours en Aix.

 

En 1987, il revient en France, après avoir enseigné le français au Maroc et en Algérie pendant cinq ans, séjour pendant lequel il continuait à collaborer à Gai Pied Hebdo. En 1989 devient éditeur en publiant Les Enfans de Sodome à l’Assemblée nationale. Une manière de célébrer le bicentenaire de la révolution. Cet ouvrage a d’ailleurs été réédité en 2005 avec un nouvel appareil de notes. “En 89 ma démarche était militante, explique-t-il, aujourd’hui elle est scientifique. » En poursuivant la bibliographie de sa thèse il découvre des trésors à la Bibliothèque Nationale, et décide de les rééditer. Les cahiers GKC (devenus QuestionDeGenre/GKC) étaient nés.

 

En moins de vingt ans, 57 livres sont parus, tirés entre 300 et 100 exemplaires. Tout un pan ignoré de l’histoire politique et littéraire française ressurgit. Les poèmes homosexuels de Villon (une interprétation personnelle de Thierry Martin) ou l’Edouard III de Marlowe,(dans la traduction du très gay Georges Eeckhoud) le roi, on le sait, qui périt par où il avait péché. Plusieurs ouvrages sont consacrés à ce traducteur et auteur belge (1854-1926) qui relatait au début du siècle ses love stories avec de jeunes ouvriers. L’art contemporain n’est pas en reste avec “2000 bites pour l’an 2000” de l’italo-argentin bien nommé Paulo Finocchi. GKC a également été le premier éditeur français à faire paraître des études queer et des témoignages maghrébins.

 

En 1991, naît le festival de cinéma « question de Genre ». Au début trèsaccompagné de prévention du VIH , il bénéficie de subvention des différentes collectivités locales à ce titre. Mélant nouveautés, grands classiques et raretés souvent kitsch, le festival ne s’est jamais limité au neuvième art. Conférences et expositions traitent de sujets politiques, culturels et, bien sur, sanitaires. Gkc organisait également la semaine culturelle de la Gay Pride, en juin, et prticipait activement à Passion d’Avril le festival des libraires de Lille.

 

“Je vais jeter le reste”

 

En 1999, le jour de la gay pride ouvre le “Centre national d’études, de recherches et de documentation sur les sexualités plurielles”. Au 38 bis rue Royale à Lille avec 94 m2 d’espace vente, d’orientation, de prévention sida, de salles de travail, d’archives et de consultation. Parmi les raretés conservées, des originaux de Magnus Hirschfeld (iv).

 

Le centre de documentation contenait 5000 livres 800 DVD 200 vidéos et 500 autres documents, que l’on pouvait emprunter pour une cotisation de 10 euros par mois. “Je vais tout garder en trois exemplaires et jeter le reste, dit Patrick Cardon, personne n’est venu chercher les archives de la gay pride.”

 

Le centre et la librairie fonctionnaient avec deux emplois jeunes. Il est aujourd’hui victime de l’arrêt du dispositif, et du ralentissement des subventions d’Etat aux assos gays. “ Au plus fort de l’épidémie de Sida, l’Etat avait décidé d’aider à renforcer la communauté, pour renforcer la lutte contre la prévention. Les LGBT été exemplaires sur ce point. Résultat : Les subventions se sont taries.”

L’association continuait vaille que vaille, grâce au bénévolat de Patrick Cardon par ailleurs enseignant. Mais le rectorat le pousse à prendre sa retraite “C’est mon attitude de folle qui a été stigmatisée, estime Patrick.” Celui-ci a demandé à la région, à la ville de le subventionner. Il a demandé à l’Education nationale de la mettre à disposition de l’association ( une pratique assez courante). C’est après avoir essuyé beaucoup de refus, qu’il a décidé de partir. à Montpellier, “la ville la plus gay de France” .(v) Patrick a également postulé pour le poste de conservateur du centre de documentation gay de la Bibliothèque Municipale de Lyon mais sa réputation d’électron libre n’a pas eu l’heur de plaire. On lui a préféré une jeune sociologue. Il ne voit pas le rapport avec le poste en question. Il tente actuellement d’effectuer la même démarche auprès des collectivités locales de Montpellier. Sur le site (gaykitschcamp.com) une annonce sans ambiguïté :  à vendre centre de documentation et son conservateur.

 

Personne n’a pu reprendre le bail de la librairie Gkc ( 1400 euros par mois), mais plusieurs projets de librairies LGBT sont en cours, à Lille ( Grand place, prés de la Place de la république.) le festival de cinéma “ Question de genre” a vu également son dernier avatar en décembre, au cours de Lille 3000. Un catalogue devrait être édité en 2007, reprenant la programmation du festival depuis la création mais là encore, les collectivités locales (surtout Région et Conseil Général) refusent d’aider cette initiative sous prétexte qu’elles ne s’occupent pas d’édition.  » Après l’extinction des feux, c’est le coup de pied au cul ! « 

 

Un jour, on jugera peut être sévèrement les élus qui ont laissé partir de notre région ce centre de documentation, l’un des plus importants du monde francophone. Mais peu d’élus sont préoccupés de ce que l’on pensera d’eux au-delà des prochaines élections. Les archives LGBT de la mairie de Paris, par exemple, promesse électorale, sont toujours attendues.

J.F.G.

NOTES

i Patrick Cardon: Discours littéraire et scientifique fin de siècle, étude des Archives d’anthropologie criminelle B , “du Dr Lacassagne (1886-1914). Doctorat de 3e cycle en lettres et sciences humaines. Université de Provence, Aix-en-Provence, 1984.

ii Créé en mars 1971 le fhar est considéré souvent comme l’acte de naissance du mouvement gay français, quoiqu’il ait été fondé en partie par d’anciens membres d’Arcadie, association très active dans les années 60. Lesbiennes et gays furant à l’origine de ce mouvent très parisien dont les membres les plus connus furent Françoise d’Eaubonne, Hélène Hazera, Guy Hoquenghem ou daniel Guérin. Le Front fut créé lors d’une manifestation contre une émission de ménie grégoire intitulée « L’homosexualité, ce douloureux problème ». Opposé aux « Ghettos gays » le fhar considérait le combat homosexuel comme une des composante de la révolution en marche. Il cessera son activité dés 1972. La prédominance numérique masculine incita les femmes à le quitter pour créer les « Gouines rouges » qui rejoignit le MLF.

iii Le GLH , fondé au début des années 70 se divisera en au moins trois GLH du plus marxiste au plus comunautariste.

iv Berlinois, dessinateur et fondateur du premier centre gai et lesbien en Allemagne. Ce centre fut incendié en 1933 par les S.A.’ pourtant dirigés par un homosexuel), et Hirschfeld se réfugia en France où il mourut, en 1935.Plusieurs ouvrages de GKC sont consacré à cet homme qui défendit l’idée que l’homosexualité n’était pas un choix mais une sorte de troisème sexe, et se battit pour que les homosexuels allemands puissent sortir de l’obscurité où ils étaient confinés

v Hussein Bourgi , président du Collectif contre l’homophobie y est chargé de mission à la mairie.

PS de 2013 :

A l »époque j’étais très hétérocentré et ça se sent dans l’écriture ! Pas mal influencé aussi par la lecture de la presse locale . Les éditions GKC se cassent toujours le cul pour sortir des raretés comme par exemple récemmment des épigrammes où l’on peut découvrir qu’on peut être Martial, trés viril, et pas farouchement hétéro !

 

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