Postface à Benoît Duquesne, journaliste

Le hasard et l’alphabet a voulu que Benoît Duquesne et moi soyons dans le même groupe à l’École supérieurs de Journalisme de Lille. Tout nous opposait. Il avait une intelligence et des lunettes carrées, les miennes était cassées. Il voulait faire de la radio, moi de la presse écrite. Il avait un look à un premier de la classe, moi j’explorais les limites du post-punk. Il se disait proche du PS ( c’était en 1981), je portait en noir le deuil de la bande à Baader. Mais j’ai toujours aimé ce Clark Kent travaiolique, qui ne manifestait aucune des crispations idéologiques dont souffrent souvent ce genre d’individu. En « carrefour d’actualité », lorsque c’était mon tour de contribuer au résumé de la semaine je guettais son regard désapprobateur et son sourire amusé, lorsque j’affirmais que les journalistes français n’étaient pas plus libre que ceux d’URSS ou qu’il était réactionnaire d’appeler des combattants palestiniens «  terroristes ». J’avoue que parfois, écrivant mes chroniques sur une nappe du restaurant où je travaillais, j’en rajoutais un peu, dans l’espoir de lui faire un peu plus froncer les sourcils.
Benoît a fait partie des camarades qu l’on perdait en début de seconde année, parce qu’ils avaient décidé de préparer la  bourse Lauga, comme on prépare le Grand oral de l’Ena. Cette bourse, en mémoire d’un jeune journaliste missing in action, permettait d’entre directement à Europe 1. Benoît s’est mis à apprendre tout sur tout. En juin 1983, il connaissait l’organigramme du PC d’Azerbaïdjan, et la liste de tous les prix Nobel. Moi, seul, à avoir demandé la dominante presse écrite, j’étais versé en journaliste Télé, avec comme maître Jean Pierre Pernaut, alors placardisé par la gauche triomphante. Lors des carrefours d’actualité, je continuais à vomir sur la presse bourgeoise, et lui il parlait comme un journaliste de BFM. Et le plus fort c’était que BFM n’existait pas.
De la vie privée de Benoît dans ces années studieuses je ne raconterai rien de peur de m’endormir immédiatement. Alors que le « groupe A » défiait toutes les règles de la prophylaxie en épuisant la multiplicité des jeux des corps, il était marié, papa, et amoureux de sa sage-femme de femme. Benoît avait un rapport douloureux et tendre à la santé. Il avait tenté vainement d’être médecin, et je m’étais toujours dit que c’était une perte pour la médecine, et une chance pour la journalisme. Hier soir, apprenant la nouvelle de sa mort naturelle, je me suis dit qu’à quelque points près, il serait aujourd’hui bien vivant, médecin de quartier un peu enrobé, grondant gentiment les vieilles hypocondriaque, et corrigeant d’un sourire amusé le regard désapprobateur porté sur une jeune actrice polytoxicomane à qui pour « la dernière fois »il prescrirait encore une fois un truc qui la soulage un peu.
Est ce mon imagination, mais il me semblait lorsque j’apercevais son visage multiplié dans un rayon de chez Darty, que lors de ses interviews un peu professorale, il gratifiait les menteurs politiques d’un regard désapprobateur et d’un sourire désabusé. Si un jour, comme cela s’annonce dans l’indifférence générale » les nouveaux nazis arrivent au pouvoir, Benoît nous manquera. A moi en tout cas. Tous les combattants ont besoin d’une vitrine légale. Et d’un regard désapprobateur et amusé. 

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