[ Les tortionnaires de l’histoire Qu’est ce que le négationnisme ? ] 6/6

La Banquise : réviser le négationnisme


En 1983, paraît la revue La Banquise où se retrouvent les quatre qui ont rompu avec Pierre Guillaume à la fin 1980 et ont conservé, depuis, le silence. Les auteurs (Dauvé Quadruppani…) des articles non-signés analysent le monde à la lumière de l’ultragauche. C’est aussi, après un long silence, l’occasion de s’expliquer sur la dérive négationniste.

 

Il semble qu’il y ait eu une certaine évolution entre les numéros 1 (premier trimestre 1983) et 2 (deuxième trimestre 1983) de La Banquise. Dans le n° 1, l’accent est mis sur une sorte de rationalisation des délires négationnistes1 du génocide ( Pierre Vidal-Naquet parle de « négationnisme discret »). Dans le n°2 on se préoccupe davantage de sauver sa peau : on s’explique sur son passé négationniste. Ou plutôt, on se défend, un peu à la manière des intellectuels collaborateurs. La similitude est troublante . Trois méthodes principales sont employées

  • La sémantique : « je l’ai dit, certes, mais cela ne voulait pas dire ce que j’ai dit.

  • La naïveté «  on ne savait pas tout »

  • Le criminel endurci » Je ne l’ai pas signé ? Ce n’est pas moi ! »

Par exemple : la sémantique, pour expliquer comment on a pu dire que les chambres à gaz étaient un mythe.

« Il faut être un imbécile pour dire qu’un mythe est un mensonge. Et il faut avoir une conception singulièrement policière de l’histoire pour s’imaginer de surcroît qu’un mensonge est toujours le fruit d’une manière de conspiration, manigancé pour servir les intérêts de tel ou tel groupe social ou géographique dans sa lutte avec les autres »2

la révision par la Banquise du négationnisme de la Vieille taupe ressemble aux idées de Le Pen recyclée par de Villiers, que Le Pen qualifiait de « Le Pen light ».

La Banquise continue cependant à suggérer que le génocide nazi est inventé, ou monté en épingle pour nous faire apprécier la démocratie

« Pour ..nous faire avaler la bonne sousoupe démocratique, on a recours à la menace du croquemitaine nazi. Pour supporter la morne horreur de son existence quotidienne, l’Européen moyen est sans cesse invité à contempler fantasmatiquement deux horreurs mythiques : dans le passé le double monstre fasciste et nazi, dans l’avenir, la menace d’une guerre nucléaire. «3

« Le camp nazi figure l’enfer d’un monde dont le paradis est le supermarché. »4

La Banquise continue à renvoyer dos à dos le fascisme et la démocratie. Les Français ont enfermé les Algériens dans des camps, le régime carcéral américain est comparable aux camps de concentration ( argument de Rassinier) , la déportation des juifs et la déportation sociale ( les pauvres en banlieue) sont comparables.

« Tout Etat est totalitaire »

« Il cesserait enfin d’être nécessaire de faire croire -et de croire que l’horreur de se heurter au pouvoir de l’argent qu’on n’a pas est moins horrible que l’horreur de se heurter au pouvoir d’un chef de block. »5

« Mis en fiche et carte par la Sécurité sociale et tous les organismes étatiques et paraétatiques, l’homme moderne juge particulièrement horrible et barbare le numéro tatoué sur les bras des déportés. Il est pourtant plus facile de s’arracher un lambeau de peau que de détruire un ordinateur. »6

« La démocratie est une arme capitaliste » 7

Dans la comparaison entre les démocraties capitalistes et le nazisme, qui somme toute est « normale » venant de bordiguistes, les auteurs atteignent l’ignoble en laissant entendre que la voiture tuerait plus que les camps.

Cette société tout entière mortifière [Sic : fière d’être morte?] exorcise ses mille morts banales dans la mort exceptionnelle du déporté.

 

Dauvé, à droite avec Pannekoek (montage)

C’est la conclusion d’un passage qui tente de développer l’idée suivante : le capitalisme fait davantage de mort que le nazisme, mais il est de bon ton de condamner le second parce qu’il fait exprès de faire mourir des gens. C’est établir un jugement moral, et le révolutionnaire n’a rien à faire de la morale. Et tout le passage décrit ironiquement la « déportation volontaires » des travailleurs turcs d’Allemagne qui l’été, vont en vacances dans le pays de leurs ancêtre. Le texte est plein de clichés racistes et de mépris de classe. Il décrit des ouvriers de l’automobile qui achètent les voitures qu’ils ont fabriquées et les bourrent de bagages, plein de ce qu’ils ont pu acheter dans le paradis capitaliste. Les auteurs semblent ignorer qu’ils feront ainsi vivre des millions de personnes restées au pays, et surtout semblent estimer que les ouvriers turcs ne pensent pas, ne savent pas analyser l’ironie de la situation. Ils semblent ignorer,que ces ouvriers immigrés savent très bien prendre ce qui les intéressent à la foire capitaliste, et rejeter ce qui les ferait se renier. Ils ignorent que lorsque les turcs achètent des télé couleurs c’est pour regarder des cassettes vidéo turques, en attendant l’arrivée des antennes satellites, ils ignorent qu’ils veillent que leurs enfants aillent dans les universités et les mosquées, ils ignorent qu’ils prennent ce qu’ils veulent de l’alimentation occidentale, en conservant les bases de leur cuisine originelle, au point un jour d’inventer le kebab, appelé à devenir un de standards de la fast food occidentale.

« Négationnistes discrets ? » Oui peut être, parce que les idées négazio sont enfouis dans un fatras de phrases ronflantes et indigestes.8 Mais une page est éclairante sur le fait que les Rapetou du vol de mémoire n’ont pas réellement fait acte de contrition. Il s’appuie sur ce que Pierre Vidal-Naquet appelle « la hantise d’une explication totale du monde9. » L’intellectuel marxiste agit comme une nation « socialiste ». Dans un tel pays, l’économie est un capitalisme dont les actionnaires, les chefs de la police, et les leaders syndicaux appartiennent au même parti. Un tel pays envahit fraternellement les pays voisins, les occupe amicalement et déporte pédagogiquement ses habitants. La différence entre un tel régime et un autre impérialiste de droite est adverbiale ! De même l’intellectuel marxiste se comporte comme s’il était l’orateur, le jury et le public. Il impose ses grilles de concept à tout sujet, à tout domaine. Ainsi  » mon beau frère s’est cassé la jambe au ski  » deviendra  »la petite bourgeoisie cherche dans les loisirs à lourd investissement capitaliste l’excitation du risque que l’État bourgeois cherche à éradiquer de cette société policée.  » Pour écrire en marxiste, il faut trouver une formulation qui sonne marxiste. C’est assez facile. Ainsi quand des marxistes soutenaient l’impérialiste colonialiste de l’Italie au début du XXe siècle, ils inventent le concept de « nation-prolétaire ». Le problème, et ce serait facile à démontrer, c’est que le jour où l’on fera revivre Karl Marx, à partir d’une chaine de son ADN, et qu’on l’aura enfermé une semaine devant une télé cablée, il ne « parlera » pas marxiste. Sa pensée, et ses mots auront évolué en fonction de la réalité présente. Le problème des fondateurs d’écoles de pensée c’est qu’ils ont peu délèves ( étymologiquement des personnes qui grandissent) qui s’éduquent (se conduisent en dehors, s’émancipe) mais des disciples qui apprent par coeur et répètent. Et c’est une rêgle en communication : la répétition d’un échangé change le message, puisque qu’un message c’est un énoncé, et un contexte d’énonciation. Dire « l’oisif ira dormir ailleurs »10 en 1870, ou en 2017, n’a pas la même signification. Sur de nombreux sujets, Marx à évolué du « jeune Marx, ou vieux Karl. Il ne dit pas la m^me chose de la Commune, à son début, et après sa fin, par exemple. De même les mots de Lenine militant révolutionnaire, sonneraient subversif dans la Russie de la Nep.11

La question que se pose un militant marxiste, avant d’analyser quoi que ce soit c’ est  » est-ce que c’est bon pour le communisme ?  »  »La Juve bat Rome 2 à zéro ; est-ce que c’est bon pour le communisme ? »12 Marx cherchait la vérité, à écrire vrai. Les marxistes cherchent à écrire marxiste. C’est ce qui fait que les anarchistes, par exemple peuvent lire et citer Marx, et ont plus de mal avec ses zélateurs.13 Donc les marxistes de la Banquise adeptes d’un négationnisme non délirant, rationnel quoi, tiennent le raisonnement suivant, au prix d’une acrobatie de saltimbanque14, : l’antinazisme nourrit l’anticommunisme. Puisqu’on disqualifie l’idéologie nazie, parce qu’elle a entraîné des millions de morts, on risque également de dévaluer le marxisme puisque des massacreurs s’en réclame. Il faut donc nier, relativiser, étouffer les morts d’un côté comme de l’autre. Nous voulons insister sur ce point, parce qu’il n’est pas cité par les gens qui analysent les raisons de la dérive de l’ultra-gauche négationniste. Et rappeler (dans la partie 1/6 du présent article) l’opinion des biographes de Garaudy15 : il n’est pas devenu négationniste bien qu’ex-stalinien, mais parce qu’ex-stalinien. [ Dans la citation suivante nous mettons en valeurs les mots qui nous semblent ressortir du négationnisme. ]

De même que c’est en projetant l’horreur du présent sur le passé que l’homme moderne saisit l’imagerie des camps, ce sont le Cambodge et les discours sur le Cambodge qui peuvent nous aider à comprendre quel spectre rôde dans les coulisses de ce théâtre des mille peurs. Pour composer un tableau horrifique de la société cambodgienne livrée à la dictature polpotienne, on a mélangé les morts dont le chiffre n’a cessé de varier de jour en jour, au point qu’une simple addition suffirait à montrer qu’il n’y a plus un seul habitant dans ce malheureux pays

De même la description des camps nazis est à l’évidence une caricature de communisme, un communisme de cauchemar : enfants arrachés à leurs parents, dépossession de tout bien matériel, absence d’autorité dégénérant en jungle, mais doublée d’une autorité despotique déclenchant des massacres, nivellement social par la destruction des intellectuels -et jusqu’à l’orgie sexuelle qu’a pu décrire un auteur aussi «sérieux» que Martin-Chauffier. Toute l’imagerie populaire des horreurs d’une révolution s’y retrouve. Le fantôme de l’opéra horrifique montre le bout de son nez, c’est le communisme. Ou plutôt l’un des aspects mythiques du communisme, son mythe négatif, qui n’est pas un mensonge et ne saurait donc être réfuté comme tel.

 

Rien n’a été retranché de cet texte qui avec ses deux parties équilibrées débutant chacune par « de même » ressemble à une traduction de l’antique un peu décadent, genre Lucréce. On notera le nombre de terme qui médiatise l’horreur (projetant, image, discours, théâtre, peur) et la mettent en doute. On reconnaît aussi la mauvaise foi propre aux négazios : si le chiffre des morts augmente « chaque jour » c’est à cause du zèle des assassins, pas de celui des médias.. On reconnaît la revendication du monopole du bon sens, propre aux négazios16 : le simple calcul qui débouche sur un résultat propre à ridiculiser « l’adversaire. Et on reconnaît l’ironie sur les auteurs « sérieux » c’est à dire reconnu par la communauté scientifique ou la société. Et donc c’est aveu : nous avons été négationnistes parce qu’il fallait dédouaner un des aspects du communisme.

 

D’ailleurs nul n’est besoin d’exégèse : les auteurs reconnaissent qu’ils lisent encore Faurisson, à qui il ne reproche que d’être trop diserts. Ils renvoient dos à dos l’antisémites et ses détracteurs.

Au risque d’ajouter encore un paradoxe, il convient donc de préciser que ce n’est pas dans les nombreuses, volumineuses et déjà poussiéreuses études de Faurisson et de ses adversaires qu’il faut chercher la «vérité» sur les chambres à gaz. A franchement parler, nous ne les lisons plus guère : nous ne sommes pas et n’avons jamais voulu devenir des super-experts de l’horreur quantifiée17

Dans le numéro 2, ils emploient le terme « exterminationnistes » qui n’est employé que par les négazios, qui voudraient faire croire qu’il s’agit de deux thèses en présence et non pas de vérité et mensonge. Quelqu’un s’attaque à Rassinier : c’est un un « antiraciste forcené » Ils reconnaissent, enfin qu’on a bien tué des juifs, mais précisent « on ne sait quel nombre »ou pire dans cet autre passage

Un très grand nombre (que nous vous laissons fixer) de Juifs, et Baader et ses camarades ont été tués par l’État allemand et le système capitaliste mondial. »

cela fait penser à la définition du complotisme prudent c’est celui qui répond «  je ne sais pas » à des questions genre « qui est responsable du 11 septembre ? », ou «a-t-on marché sur la lune ? ». la banquise est la voix des négationnistes prudents, qui , sans doute ne veulent pas insulter l’avenir et leur carrière d’intellectuels. Mais en même temps cette vision hallucinée d’un État allemand continu depuis Hitler à Merkel

Mais peut-être que lisant ces lignes les anciens de la Banquise vont se réjouir. Leur ambition première est sans doute de déplaire, de choquer le bourgeois. De recommencer à peu de frais l’opération de surréalistes ou des situationnistes , prémisse à une vie facile pleine de groupies , financée par les mécènes les à valoir des éditeurs et les cachets de conférencier. C’est ainsi qu’ils republient l’annonce d’un concours du Front national ( mouvement de résistance proche du PCF) qui demandent aux lecteurs de parier sur les condamnations des criminels de guerre18. Qu’ils esquissent une vison négazio des massacres de Pol pot.

Et ce passage qui mêle sexisme, classisme, défense de la pédophilie, fascist-porn, provocation négationniste, à tel point qu’on espère qu’il a été écrit sous l’effet d’un sniff de colle en écoutant des groupes oï

On verra tel prof d’université dans le vent réagir avec la même hystérie qu’une prolétaire si quelqu’un s’avise de jouer à touche-pipi avec son enfant. Pour l’intellectuel comme pour tous les autres, l’une des raisons qui font des camps une horreur plus horrible, c’est qu’ils ont bousculé un certain nombre de tabous occidentaux· : la mort et les cadavres, les enfants, la nudité des corps et les fantasmes sado-sexuels.19

On peut s’étonner que les auteurs de telles lignes puissent aujourd’hui plastronner, diriger des collections d’éditeurs, se voir confier des traductions, participer à des mobilisations « de gauche » etc.

Avec obligeance, les auteurs donnent un commencement d’explication à leur dérangement mental qui leur fait confondre une Porsche avec une chambre à gaz.

 

Lorsque, seul dans une pièce, on rédige un texte théorique, dans la mesure où ce texte donne une prise sur la réalité sociale, on est moins isolé des hommes que dans le métro ou au travail. L’essence de la misère sexuelle ne réside pas dans telle activité plutôt que dans telle autre 20-même si la prédominance de l’une d’entre elles peut être symptômatique (sic) -elle tient au fait qu’à dix, à ‘deux ou tout seul, l’individu est irrémédiablement séparé des autres par les rapports de concurrence, par la fatigue et par l’ennui. Fatigue du travail, ennui des rôles. Ennui de la sexualité comme activité séparée.

Je vous renvoie à Yves Coleman op.cit, ch 6, si vous voulez lire d’autres passages incriminant de La Banquise. J‘avoue que cette littérature commence à me donne renvie de gerber.

Il faut cependant dire encore qu’en 1983 Serge Quadrupanni sort  Catalogue du prêt à penser français depuis 1968 » où dans un chapitre il continue à dire en gros qu’il n’a pas encore choisi entre Faurisson et ses détracteurs. Et il donne largement la parole au négationniste. Et pour en finir avec cette épisode crapoteux de la vie d’ultragauche je voudrais reprendre une citation de Gilles Dauvé judicieusement choisie sur Wikipédia. Elle date de 1996.

« La première phrase de ma préface à Bilan 1936-1939 paru en 1979 chez 10/18 contient une énorme perle de cet acabit. Détachée du contexte, elle prête à confusion. J’y dis que « les horreurs nazies ne sont pas les pires » alors que jamais la barbarie capitaliste n’a atteint de tels sommets 21

Faudra-t-il plus de 21 ans, à nouveau, pour que l’auteur reconnaisse qu’il y a une barbarie proprement fasciste ?

1C’est ainsi que Quadruppani définit le négationnisme dans une lettre de 1980 où il rompt avec Pierre Guillaume (Yves Coleman, op.cit , chapitre 5

2Non signé

3Anonyme, L’Horreur est humaine, La Banquise n°1, 1983.

4Ibidem. On voit ici les ravages de l’idée selon laquelle la société de consommation serait un ennemi plus dangereux que le fascisme. Personnellement je préférerais passer dix ans au Starbucks d’Euralille a regarder des femmes s’engouffrer fiévreuses dans H&M que comme mon grand père 5 ans dans un camp allemand. Mais comme j’ai d’autres choix que cette alternative bouffonne et sinistre je n’ai jamais goûté le latte amarotto végétal.

5Ibidem

6Ibidem

7Coll., Le roman de nos origine, naissance du communisme moderne La Banquise n°2, 1983.

8C’est l’occasion de le dire : une des caractéristiques des négazios est qu’ils sont très ennuyeux à lire, dans leur style à mi chemin entre l’avoué balzacien, et le commissaire politique viet-minh dans un film de propagande US.

9Pierre Vidal-Naquet, op.cit

10Extrait de l’Internationale.

11Nouvelle économiqe politique, changement de cap décidé par Lenine, qui marque pour certains les prémisses du « capitalisme d’État. Lenine dit alors « le communisme c’est les soviets plus l’électricité » on traduit en général par « le socialisme d’État plus le réalisme économique ». mais, vue la manière dont Lenine a traité les soviets de Cronstadt, je traduirais par «  le communisme c’est envoyer les conseillistes à la chaise électrique. »

12Allusion à une histoire juive racontée, je crois par Pierre Vidal-Naquet : dans un shetl ( village juif en Europe de l’est) Moshe dit à Samuel

– » Buenos Aires a battu Montevido 2 à 1.  »

– » est-ce que c’est bon pour les juifs ?  » demande Samuel.

13Outre quelques taquineries à Cronstadt, en Ukraine, à Barcelone….

14Celui qui saute sur un banc, étymologiquement, contrairement au banquier qui y reste assis.

15Patience ! L’Affaire Garaudy n’intervient que dans la partie 6/6.

16Et à l’extrême droite en général. Barrès appelait le bon sens populaire « l’instinct des humbles » cf Ariane Chebel d’Appolonia, L’extrême-droite en France De Maurras à Le Pen, Bruxelles Editions Complexe, Questions au XXeS (dir. Pierre Milza). 1988, p. 41

17La Banquise N°1

18ibidem

19ibidem

20N. « Pour un monde sans morale/ L’Amour l’extase et le crime, », Ibidem,

21In Libertaires et « ultra gauche contre le négationnisme, Reflex 1996

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Les tortionnaires de l’histoire Qu’est ce que le négationnisme ? 3/7

 

 

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Rassinier trouve des héritiers

En 1961, Rassinier publie Ulysse trahi par les siens, en recyclant entre autres des conférences prononcées devant des cercles néo-nazis en Allemagne. Il cherche à y minimiser le nombre de victime du génocide, affirmant qu’une partie des six millions s’est en fait installée à l’étranger, et que le terme le « solution finale » ne marquait que la volonté allemande d’enfermer et exiler les juifs.

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Le vraiment véritable procès Eichmann

En 1962, Le Véritable procès Eichmann ou les Vainqueurs incorrigibles enfonce le clou : tous les pays européens sont responsable de la Shoah, et nouvel argument promis à un bel avenir : un parallèle entre Israël et le 3ème Reich, énoncé avec les habituelles précautions de langage de ceux qui énoncent une idée insupportable.

eich«Que ce qui se passe en Israël ne justifie pas ce qui s’est passé en Allemagne, j’en conviens encore ne serait-ce que parce qu’on ne peut pas justifier le mal par le mal mais je ne justifie pas, j’explique et, pour expliquer je démonte un mécanisme…1

Argument (12) Israël et les nazis c’est pareil, les loups se mangent entre eux

La même année, les Temps modernes, revue dirigée par Sartre, publie un manifeste, qui affirme

« (…) entre les Algériens entassés au Palais des sports en attendant d’être « refoulés » et les Juifs parqués à Drancy avant la déportation, nous nous refusons à faire la différence. »

Comme beaucoup d’intellectuels anti-colonialistes, Pierre Vidal-Naquet (1930-2006) signa cet appel, et reconnaît en 1987 que cette comparaison est absurde. 2 De surcroît c’est exactement l’argumentation de Rassinier. Gaulliste « de gauche » René Capitant sauva l’honneur en refusant de signer en expliquant que pour lui les Algériens sont des militants, alors que les juifs étaient uniquement des victimes, ce qui est également critiquable !

En 1964, Rassinier, qui a enfin était viré de la FA, publie Le Drame des Juifs européens,3où il touche le fond, c’est en s’appuyant sur le témoignage d’un ancien Nazi, qu’il tente de s’appuyer sa thèse selon laquelle, à part quelques brebis galeuses, les Nazis étaient parfaitement corrects et sans brutalité. Dans un développement typiquement complotiste, Rassinier raconte qu’un million de juifs, déportés en Asie centrale, ont rejoint les États-Unis, jusque dans les années 60 en passant par la Chine ! D’ailleurs C’est Mao lui-même qui a aidé les juifs soviétiques à fuir, pour embêter son ennemi Khrouchtchev. Malgré la gravité du sujet, Vidal-Naquet, ne peut s’empêcher d’ironiser

Au XVIIe siècle, il arrivait que les gazettes annoncent soudain la réapparition des dix tribus perdues d’Israël4. Rassinier a réussi un exploit de ce type.5

En 1965 ouvre la libraire d’ultra-gauche (conseilliste et bordiguiste) la Vieille Taupe. S’opposant au communisme d’Urss, comme au trotskisme ou au maoïsme, la librairie diffuse différents courants de gauche, mais également des anti-communistes de droite, voire d’extrême droite, à cause de ce que des déçus de la VT nommèrent une « manie stalinophobe »6 qui poussait à penser que tout ce qui allait contre l’URSS ne pouvait pas faire de mal. La VT1, parfois idéalisée en opposition à la VT2,7  est décrite par Yves Coleman8 comme l’ancêtre du confusionnisme actuel.

En 1967, la Guerre des Six jours, efface l’image d’un Israël socialiste et pacifiste ( les kibboutz…). Au temps pour l’antisémitisme en mode 3éme république qui décrivait le juif comme lâche et mauvais soldat. L’URSS ( qui avait voté en faveur de la création d’Israël) se déchaîne. A l’extrême droite, François Duprat (1940-1978)9 crée le Rassemblement pour la libération de la Palestine. Dés lors, à l’extrême droite, mais pas que, l’antisionisme sera mêlé avec le négationnisme. Les « nationaux 10» jusqu’alors frileux sur la Seconde guerre mondiale, se sentent désormais autorisés à en parler. D’où les futurs « dérapages » contrôlés de Le Pen

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En mai 1968, faisant oublier ses engagements en faveur de l’OAS et de la mémoire de Pétain, un certain Robert Faurisson, professeur de Lycée, soutient le comité d’action lycéenne, très à gauche. Les militants de la VT participent au mouvement, à Censier

En 1970, Jacques Baynac quitte la Vieille Taupe, en dénonçant dans une lettre à ses camarades le « réviso-négationnisme ». La librairie a édité l’article d’Axelrad en brochure11, et tous les livres de Rassinier sont en vente à la librairie…12La librairie ferme en 1972, pour ne pas se transformer en commerce classique.

En 1977 l’Anglais David Irving publie un livre semi-négationniste : il reconnaît le génocide mais affirme qu’il a été commis par Himmler malgré l’interdiction d’Hitler.13 Le livre suscite une polémique

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1978 commence bien Duprat meurt dans sa voiture piégée. Valérie Igounet raconte, comment des camarades de parti promettent sur sa dépouille de continuer son combat négationniste.

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Son oraison funèbre paraît dans Le National, l’organe de presse officiel du FN, et évoque le « combat » de l’« historien soucieux de la vérité historique » ; elle se termine par ces mots : 

« Sache en tout cas que tu n’es pas mort pour rien, car nous reprenons le flambeau. Ton oeuvre sera poursuivie1 ! »  14

Cela enlève un peu à la thèse de Pierre Vidal-Naquet

Les révisionnistes et les négationnistes français existent depuis les années 50. Ils ont une spécificité, qui les distingue des italiens ou des Américains : leur filiation n’est pas d’extrême droite. Leur public, ceux qui les entendent et les suivent, est celui de Le Pen, pour appeler les choses par leur nom. Mais les intellectuels qui fournissent à ce public des denrées viennent en fait de l’ultra-gauche. Rassinier, cet ancien député socialiste devenu le père du révisionnisme, a fait, dans les années 50, le pont entre l’extrême droite et l’ultra-gauche.

Il ya une filiation Bardéche-Rassinier-Duprat-Faurisson située entièrement à l’extrême droite si l’on considère que Rassinier passe à l’extrême droite, lorsqu’il commence à publier chez Bardèche et dans Rivarol, son adhésion à des organisations anarchistes étant plus stratégique que politique. D’autre part, PVN est souvent peu précis sur l’ultra gauche bien qu’il ait été sympathisant de Socialisme ou barbarie. Rassinier n’a jamais été d’ultra gauche (qui comprend les conseillistes et les bordiguistes). Il a été sommuniste, socialiste et pseudo-anarchiste.

Sur les trois derniers mois de l’année 1978, le négationnisme est devenu comme disent les anglo-saxon « an issue », c’est à dire un sujet jugé important par les médias, les politiques, les militants…Et cela grâce à deux scandales. D’abord, en octobre, un interview de Darquier de Pellepoix, commissaire aux questions juives de Vichy, qui déclare15

«Je vais tn_10116_louis-darquier-de-pellepoixvous dire, moi, ce qui s’est exactement passé à Auschwitz. On a gazé. Oui, c’est vrai. Mais on a gazé les poux.»

Du coup, les journalistes s’intéressent à ce qu’on appelle encore le révisionnisme16 : le Matin de Paris17 titre « Les chambres à gaz n’existent pas »18. Sous ce titre racoleur, la dénonciation d’une intervention négationniste de Faurisson, faite lors d’un colloque en janvier. La réaction des militants d’ultra-gauche, ex de la Vieille taupe (fermée en 1972) est typique de ce qu’on appelle le campisme : si Faurisson est attaqué par les élites, c’est qu’il touche quelque chose d’important. Pierre Guillaume et ses amis, dont des anciens de la revue Le Mouvement communiste (Dauvé and co), signent une lettre hallucinante, publiée dans Libération19 ; comme, dans Le Matin, Faurisson s’est réclamé de Rassinier, les signataires affirment que ce dernier est un homme de gauche, socialiste et pacifiste. C’est comme si Mélenchon et Besancenot écrivaient un communiqué pour affirmer que Soral était toujours communiste !

Sans les excuser, les signataires viennent de participer à un faux Monde diplomatique où ils tentent de prouver que Baader ne s’est pas suicidé. Ils peuvent donc se sentir en guerre contre cette démocratie bourgeoise qui , en cas de menace , peut se comporter comme une dictature. 20Ils l’exprimeront, en 1983 dans un texte où ils prennent quelques distances avec la VT2. Mais ils l’expriment avec des mots de négationnistes !

« Un très grand nombre (que nous vous laissons fixer) de Juifs, et Baader et ses camarades ont été tués par l’État allemand et le système capitaliste mondial. »21

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1Paul Rassinier Le Véritable procès Eichmann ou les Vainqueurs incorrigibles, Les Sept Couleurs, 1962

2PVN, op.cit

3Paul Rassinier Le Drame des Juifs européens, Les Sept Couleurs, 1964

4Non pas lui ! PVN révise l’histoire juive. Il n’y a qu’une tribu perdue, celle de Dan. (de mémoire).

5PVN, op.cit

6N. (Dauvé, Quadruppani et al. ) « Le Roman de nos origines : Histoire et petite histoire des quinze dernières année : 1972 », La Banquise N°2, 1983. Du coup traiter les gens de la VT « d’intégristes du marxisme stalinophobe » n’est pas faux, contrairement à ce qu’affirme Yves Coleman in Pierre Milza : Un prof bien mal inspiré mondialisme.org [online] http://mondialisme.org/spip.php?rubrique11

7VT1 : la première Vieille Taupe ( 1965-72) ultra gauche. VT2 la deuxième Vieille Taupe (1979) négationniste.

8Yves Coleman Increvables négationnistes, chapitre 4 mondialisme.org, septembre 2014 [online] consulté le 28/01/2017 http://mondialisme.org/spip.php?rubrique151

9Ce militant nationaliste-révolutionnaire (et donc néo-fasciste) est un des artisans du FN dont il a été n°2. Responsable de la diffusion du négationnisme à l’extrême-droite ( entre autres chez les Le Pen), il se présente comme « révisionniste » dans son Histoire des SS . Il avait des liens avec des militants de l’OLP. cf Nicolas Lebourg, http://www.lemonde.fr/week-end/visuel/2011/04/08/francois-duprat-une-histoire-de-l-extreme-droite_1504004_1477893.html

10Les nationaux, réactionnaires et cathos, pétainistes, s’opposent aux nationalistes, révolutionnaires, néo-fascistes. Ces distinction née dans les milieux nationalistes est reprise par les historiens.

11« Les mésaventures du sectarisme révolutionnaire » in Alain Bihr, Négationnisme : les chiffonniers de l’histoire, Éditions Syllepse et Golias, 1997 [online] http://www.phdn.org/negation/bihr1997.html

12Yves Coleman op cit , chapitre 4 http://mondialisme.org/spip.php?rubrique151

13David Irving, Hitler’s War, Viking press, New York, 1977.

14Valérie Igounet, « Un négationnisme stratégique », Le Monde diplomatique (mai 1998)

15L’Express 28 octobre 1978 cité par Yves Coleman, op.cit, chapitre 5 [online] [PDF] http://mondialisme.org/spip.php?rubrique151

16Le mot « négationniste », plus clair, n’est inventé qu’en 1987.

17Quotidien proche du PS, destiné à préparer la victoire de mai 1981.

18Le Matin de Paris, 16 novembre 1978.

19Pierre Guillaume, Gille Dauvé, Serge Quadruppani et al. « Connaissez vous Rassinier » Libération 22 janvier 1979, cité dans Serge Thion, Vérité historique ou vérité politique, la Vieille Taupe, 1980, p. 139

20N. (Dauvé, Quadruppani et al. ) « Le Roman de nos origines : Histoire et petite histoire des quinze dernières année : la Vieille Taupe 2 et l’affaire Faurisson  », La Banquise N°2, 1983 [online] http://archivesautonomies.org/spip.php?article306

21La Banquise (cf infra)

Les tortionnaires de l’histoire Qu’est ce que le négationnisme ? 2/6

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Bordiga sur l’antifascisme (vomir)

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270271En 1960 paraît Auschwitz ou le grand alibi : ce texte qui ne crée pas de remous à l’époque aura des conséquences très importante dans la période confuse de l’après 68. Gardons-nous de l’anachronisme critique. A lire aujourd’hui, après qu’on ait mesuré tout ce qu’implique le révisionnisme par rapport à la Shoah, ce texte est juste à gerber, et il est étonnant qu’un site situé à l’ultra gauche, et semble-t-il, exempt de confusionnisme ait choisi de le republier sans précautions oratoires. Longtemps attribué à Bordiga lui-même, ce court article est en réalité de Martin Axelrad (1926-20101), un universitaire, professeur de physique2juif athée.3 Il est paru dans le N°11 de la revue Programme communiste. Cette revue était l’organe des « bordiguistes » de France. Bordiga (1889-1970) était un intellectuel du PC italien, exclu pour s’être opposé, en 1922, à la ligne antifasciste adopté par la majorité du PCI. Et en Italie en 1922 il fallait être particulièrement buté ! C’est inconcevable aujourd’hui : Bordiga se réjouit même de ce qui est anti-démocratique dans le programme des fascistes, puisqu’ils s’attaquent à la démocratie «  bourgeoise »

« Les fascistes veulent jeter à terre la barque parlementaire ? bordigaMais nous en serons très contents. »4

Argument ( 9 ) : les ennemis de la démocratie (bourgeoise sont nos amis. Ancien Syndicaliste-révolutionnaire, Bordiga s’appuie sur sa théorie de l’autonomie ouvrière intégrale ( il est donc l’ancêtre de tous les autonomes) 5 Il s’oppose donc à toute compromission avec des partis, des institutions, des associations etc non ouvrières, et donc, dans son esprit non marxiste-léniniste. Il pense que le fascisme n’est que l’aile violente de la démocratie. De surcroît, estimant que le capitalisme ne peut vivre qu’en démocratie, il la désigne comme premier ennemi des communistes. Et se vantera d’être plus anti-démocrate que les fascistes.

Aux actuels champions du mouvement fasciste, nous voulons rappeler que pour eux cette démocratie ( pour laquelle nous n’avons jamais eu de faiblesse et pour laquelle nous promettons de ne jamais en avoir ) a autrefois eu de la valeur !

Parti du mensonge démocratique, le fascisme y retournera 6.

Enfin, contrairement à ce que l’on dit souvent Bordiga n’est pas anti léniniste, il est ultra léniniste. Il défend un centralisme ( le pouvoir aux dirigeant du parti) exacerbé. Pourtant ses thèses vont gêner Lénine a une époque où celui-ci a besoin de s’appuyer quelques temps sur les sociaux-démocrates, en Russie. Dans La maladie infantile du communisme ‘(« Le Gauchisme »)7, Lénine va donc condamner Bordiga, en expliquant, en gros, qu’il a tort d’avoir raison, d’être léniniste, quand Lénine ne l’est plus. Il pourfend aussi, pour faire bonne mesure, ceux qui, au contraire, défendent l’anti-centralisme : le pouvoir aux conseils ( ou soviets) d’ouvriers, au moment ou les bolcheviques s’attaquent au soviet de Cronstadt : les gauches communistes allemandes et hollandaises. Depuis, les gauches italienne et germano-hollandaise (se réclamant entre autres de Rose Luxembourg) sont rassemblés dans le terme « ultra-gauche8 9» confondus à tort avec leurs pires ennemis les gauchistes10 ( trotskistes donc léninistes et maoïstes donc staliniens) et encore plus à tort avec les anarchistes. Qui ne sont même pas marxistes. (voir notre mindmap des courants de la gauche.). En France, l’organisation d’ultra-gauche la plus influente fut Socialisme et Barbarie, groupe et revue (1949-1965) fondée par d’ex-trotskistes ( qui trouvaient que ce courant ne dénonçait pas suffisamment la bureaucratie soviétique11)., qui se rapprocha du conseillisme, tout en étant rejoint par des bordiguistes12. Comme S&B s’éloigne de plus en plus de l’ouvriérisme et du marxisme, une scission fait naître en 1963 le groupe et la revue Pouvoir ouvrier, dont fait partie Pierre Guillaume (1940-) qui en 1965 crée la Vieille Taupe avec Guy Debord13, selon lui. Exclu de PO en 1967, Guillaume réunit autour de lui et Jacques Baynac (1939-), un petit groupe conseilliste, perméable au bordiguisme, à cause notamment de Gilles Dauvé (1947-)14.

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Le moins qu’on puisse dire est que Bordiga n’a pas perçu le caractère particulier du fascisme15 et de sa variante nazie, qu’il classe parmi les partis bourgeois avec les sociaux-démocrates. Proche des syndicaliste révolutionnaires, il n’a pas « vu » que certains de ses anciens camarades, via le soutien à l’interventionnisme en Éthiopie puis contre l’Allemagne en 1914-1918, s’étaient rapproché de nationalistes de droite et étaient parmi les cofondateurs du premier fascisme. Ses partisans continuèrent dans la même cécité : sous l’Occupation, en France ces militants ne se préoccupèrent que de réunions et de congrès, condamnant les trotskystes résistants, qui « avaient choisi un camp impérialiste contre un autre » 16. Ce confusionnisme explique la parution d’Auschwitz ou le grand alibi. Ce texte se veut une analyse plus-marxiste-que-moi-tu-meurs, du génocide. Il se présente comme une réponse à une campagne du MRAP17 ( alors contrôlé par le PCF) portant sur les 50 millions de morts causés par le nazisme, dont six millions de juifs. L’auteur dédouane d’abord le nazisme, en accusant le capitalisme d’être à l’origine des 50 millions de morts. En effet, dans l’analyse délirante de l’auteur, le but de la guerre est de détruire la surproduction inhérente au capitalisme. Surproduction de marchandises, mais aussi … d’humains. Puisque , (c’est une autre connerie de Marx18), les bébés, sous le capitalisme sont des productions comme les autres.19Parti dans le grand n’importe quoi, Axelrad continue en donnant son explication de l’antisémitisme nazie. La crise économique sévit en Allemagne, la petite et moyenne bourgeoise est touchée, elle se sent une classe menacée par le capital, qui vise à étendre son emprise, au détriment des classes moyennes. Par ailleurs, les juifs allemands seraient tous des membres de la classe moyenne (essentialisme dont on trouve les origines dans Marx himself :

« Quel est le culte profane du Juif ? Le trafic. Quel est son Dieu profane ? L’argent.» 20

Pour se sauver ou plutôt retarder son inéluctable disparition, la classe moyenne désigne une partie d’elle même pour être sacrifiée : les juifs. Le sacrifice est d’abord économique : on interdit aux juifs de pratiquer une activité rémunératrice. Puis on leur demande de partir, mais ils ne peuvent pas parce qu’aucun pays capitaliste ne veut de bourgeois ruinés(sic). La guerre arrive, les nazis, braves gens embarrassés par ces juifs sont bien obligé de les enfermer et puisque les Nazis sont des capitalistes ( vous suivez?) tentent de les tuer par le travail. Argument (10) : les juifs sont mort, non gazés, mais victimes de leurs conditions de travail et de vie particulièrement dures. Mais ça ne marche pas, le travail tue lentement. Les nazis hésitent cependant à les assassiner (sic). Ils tentent donc de les vendre ( là on tombe dans une rumeur digne des Protocoles) : les Allemands proposent aux Américains21 de leur livre un million de juifs contre dix mille camions. Les Américains refusent ! Pour montrer qu’ils ne plaisantent pas les « capitalistes » nazis commencent à exécuter des juifs, tout en continuant à négocier : vous en prenez 100 000 ? Ils en livrent quelques uns en Suisse comme acompte.

Pour Programme communiste : " travailleurs exploités "
Pour Programme communiste :  » travailleurs exploités « 
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Pour Programme communiste : « capitalistes effectuant un audit »

Cette odieuse réécriture de la Shoah se drape dans une vertueuse indignation : les capitalistes ( et leurs alliés réformistes du PCF!) se servent ensuite des millions de morts juifs pour justifier la férocité du capitalisme, le massacre des autonomistes algériens à Sétif, Hiroshima, les expériences médicales menées sur les pauvres, bref tout ce que le capitalisme fait à l’homme en le traitant comme une marchandise.

8 mai 1945, Sétif (Algérie)
8 mai 1945, Sétif (Algérie)

Argument (11) : la Shoah est utile au capitalisme donc c’est un mensonge. Remplacez « génocide » par « 11 septembre » et vous avez la base de tout le complotisme actuel. . Contrairement à ce que l’on dit souvent ce texte ne critique pas le génocide comme alibi de la création d’Israël. Il refuse juste de reconnaître le rôle du racisme maladif et viscéral des Nazis, expliquant tous les massacres et déportations ( des juifs, des palestiniens) en terme d’utilité économique ; le capitalisme supprime ou exile ceux qu’ils ne peut pas exploiter. La pauvreté de l’argumentation22, fondée sur une anecdote invérifiable ( la négociation entre des nazis et un politicien anglais tous disparus), le délice halluciné qui transforme le capitalisme en une sorte d’entité malfaisante une jour allemande, un jour américaine, tout aurait du faire oublier ce texte de circonstance. Pourtant il sera plusieurs fois réédité23, et servira de caution au négationnisme d’extrême-gauche24. De surcroît, il est toujours revendiqué par les bordiguistes officiels (Les 3 PCint et le CCI)25 En gros il repose sur le raisonnement ( ou l’aporie) suivante : 1) les capitalistes sont les responsables de tous les maux de l’humanité. 2° quand d’autres sont responsables des maux, ils sont immédiatement baptisés capitalistes. Ainsi les Nazis, les électeurs du Front national, les violeurs, les terroristes islamistes : des capitalistes on vous dit. Remplacez « capitalistes » par n’importe quel groupe humain construit ou inventé : les juifs, les sionistes, l’oligarchie, les Illuminatis, les extra-terrestres, et vous pouvez bâtir n’importe quel discours complotiste.

‘Attention la photo en dessous des notes est très choquante elle montre le cadavre d’une jeune Japonaise après le bombardement d’Hiroshima.

L'équipage et le bombardier d'Hiroshima
L’équipage et le bombardier d’Hiroshima

1Cf Jean Maitron, Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier éditions de l’Atelier 2006 http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article145639

2Yves Coleman , op.cit chap 3, http://mondialisme.org/spip.php?rubrique151

3Sur les juifs qui contribuent à l’antisémitisme et pour répondre aux défenseurs de Chomsky comme à ceux qui soulignent que Soral, Dieudonné, et autres crevures antisémites ont des juifs par leurs soutiens, lire . Robert Wistrich, From Ambivalence to Betrayal (De l’ambiguïté à la trahison.), Jack Jacobs, On Socialists and the Jewish Question after Marx, New York University Press, 1992 et Colin Schindler Israel and the European Left. Between Solidarity and Delegitimization, Continuum, 2012.

4Amedeo Bordiga « Le régime à la dérive », Ordine nuovo , 26 juillet 1922

5Cf Wikipédia et PCF(mlm), L’Italie fasciste et l’antifascisme -11e partie :Amadeo Bordiga et le bordiguisme lesmaterialistes.com, juillet 2016. Avec quelques précautions : on ne peut guère attendre d’objectivité sur un anti-staliniens de la part d’un parti maoïste.

6Amedeo Bordiga, Sur le cadavre de la démocratie, Stato operaio, 13 août 1923 http://lesmaterialistes.com/amadeo-bordiga-cadavre-democratie-1923

7Vladimir Illitch Lenine La maladie infantile du communisme ‘(« Le Gauchisme »), 10-18, 1962 [online] http://classiques.uqac.ca/classiques/lenine/maladie_infantile_du_communisme/maladie_infantile_du_communisme.pdf Consulté le 28/01/2017

8Il ne semble pas que les militants du courant germano-hollandais aient trempé dans le négationnisme.

9Alors que Bordiga approuva l’écrasement du soviet de Cronstadt, et alla m^me jusqu’à approuver maladie infantile

10Je simplifie, pour épargner les lecteurs les moins au fait de ces guerres pichocrolines, on parlera du POUM une autre fois !

11Roland Simon, Les Chemins non tracés, Histoire critique de l’ultragauche/ Trajectoire d’une balle dans le pied, Senonevero, 2009

12Cf Castoriadis, Socialisme ou barbarie (9 vol.) 10/18, 1974 à 1979.

13Issu de l’avant-garde culturelle, les situationnistes, dont Debord est un des théoriciens, sont proches politiquement d u conseillisme. ,

14C’est donc par erreur que Pierre Vidal-Naquet ( oh non , pas lui !) qualifie la Vielle taupe d’anarcho-marxiste, développant ensuite en quoi elle est marxiste, mais ne disant plus un mot sur le côté anarchiste, employant là une méthode des négazio in PVN, op cit p.21

15Amedeo Bordiga, « Le fascisme », il comunismo, 17 novembre 1921

16Philippe Bourrinet Le courant « bordiguiste (1919-1999) auto édité, sd [Online] https://bataillesocialiste.wordpress.com/2015/04/20/le-courant-bordiguiste-1919-1999/

17Mouvement contre le racisme et l’antisémitisme et pour la paix (alors, il a ensuite changé la déclinaison de son sigle).

18Utilisée aujourd’hui par les adversaires de la PMA/GPA.

19C’est plutôt inquiétant pour la vie sexuelle de Jenny et Karl mais cela ne nous regarde pas.

21Là se situe, discrètement, une accusation digne de Rassinier : les réseau clandestins d’aide aux juifs seraient créés en accord avec les Nazis, qui peuvent ainsi mieux contrôler l’évasion ( qu’ils souhaitent selon la logique cinglée de l’auteur) des juifs.

22Comme le fait remarquer Yves Coleman, op cit, chapitre 3, d’un point de vue marxiste l’auteur commet l’erreur d’ignorer qu’il y a de nombreux ouvrier juifs, à l’origine du Bund, parti socialiste ouvrier juif.

23En 1970 par la VT1, et octobre 1973 par Le Mouvement communiste n°5 (de Gilles Dauvé), et selon Vidal-Naquet en 1979 de nouveau par le PCint.

24Martin Axelrad, Auschwitz ou Le Grand alibi, Programme communiste, n° 11, Parti communiste international, 1960

25Des débats entre groupes « bordiguistes » : une évolution significative du milieu politique prolétarien Révolution Internationale, 6 juillet 2005 [Online] https://fr.internationalism.org/rinte93/bordiguistes.htm consulté le 20/01/2017

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