L’Oeuvre au noir

Éditeur : Magnard/Audie

Collection : Classiques & Contemporains Bandes Dessinée[1];

 

Intérêt pédagogique : 15/20

Intérêt éducatif : 15/20

Intérêt narratif : 12/20

Intérêt graphique : 18/20

Public : (selon l’éditeur 3émes, 2ndes professionnelles), La BD (Audie), sans l’appareil pédagogique peut aussi intéresser jusqu’en terminale.

Enseignant : français, lettres, histoire des arts, documentaliste…

Depuis longtemps déjà, les jeunesses occidentales aiment les oeuvres au noir. De Paint It Black[2] à Noir c’est noir[3] de Black Angel’s Death Song à En rouge et noir[4], de Noir Désir à Black Eyed Peas, l’adolescence et ce qui la prolonge, aime danser ou planer sur des sons sombres. Et les sombres destins de Werther, Lorenzaccio, Meaulnes, Christiane F., ou Bella Swan ont fait, à leur heure, le bonheur de nos chères têtes blondes. Les Men In Black étaient en 77 Les Stranglers[5], avant de devenir Blues brothers, ou chasseurs d’extra-terrestres.

Les éditions Magnard ont eu la bonne idée de republier Idées noires de Franquin,  à moins que l’idée soit de Didier Quella-Guyot, le Monsieur B.D. des éditions CRDP,  auteur de l’abondant accompagnement pédagogique : 6 séquences qui incitent l’élève à répondre à des questions de compréhension ou portant sur la technique narrative, qui lui proposent d’écrire une suite, des dialogues etc, ou qui lui demandent à chercher des informations complémentaires.[6] Des encadrés donnent également des éclairages concis et clairs sur des techniques de BD, font le subtil et éclairant distinguo entre l’école belge de la ligne claire, et les rondeurs disneyenne de l’école de Marcinelle[7],ou rattachent l’oeuvre de Franquin à des thèmes littéraire tels que l’absurde et le sadisme.  Un lexique de la bande dessinée de deux pages est toujours bon à prendre[8]. Un livret des professeur téléchargeable en PDF donne un exemple de séance et les réponses aux questions.

La bande dessinée elle-même est connue : l’auteur de Gaston Lagaffe[9] y raconte en silhouettes noires des gags d’une page aboutissant à une chute macabre.

L’intérêt pédagogique de l’ouvrage est évident : il permet d’aborder certains thèmes difficiles avec le  filtre rassurant de l’humour. L’enseignant  peut  élargir à l’humour noir en littérature ( Maupassant, Jarry, Gide, Swift, de Quincey,Fourest[10]…), au cinéma (Hitchckok, Chabrol, Kubrick, Lautner, Burton[11]…) en arts plastiques (Dali, Hirst[12],Nitsch[13], Journiac[14]…)  ,  le livret joue plus petits bras avec les trop attendus Sternberg et Breton[15]. On peut aussi se risquer vers l’absurde (Kafka, Ionesco[16],les Surréalistes et une bonne partie des romans des cent dernières années), voir vers l’enfer du sadisme[17] et du masochisme.

L’aspect éducatif saute moins aux yeux. Pourtant les cibles de Franquin qui finissent écrasées, carbonisées, empalées sont choisies avec soin : ce sont des chasseurs, des marchands d’armes, des dictateurs, des bourreaux. Même si la littérature n’en sort pas gagnante[18], il n’est pas mauvais de faire croire à nos jeunes fan deScarface[19] qu’on finit toujours par payer pour ses mauvaises actions. C’est l’occasion d’un bon vieux cours de morale.

La note de narration semblera très sévère, attribuée à un génie du neuvième art. Je m’abriterai donc derrière l’auteur, cité par  M. Quella-Guyot : « Cela devenait trop facile ». Il est en effet  facile de s’attaquer aux cibles pré-citées.Franquin, dans Idées noires est à la fois en rébellion contre les codes de la bande dessinée pour la jeunesse, et très politiquement correct. Un gag montre vers quel grand oeuvre[20] il aurait pu se diriger, vers plus de noirceur encore : on y voit un petit garçon nager joyeusement vers un autre gamin : c’est en réalité  un leurre que porte sur son dos un requin[21]. Mais il choisit d’interrompre la série qui est inachevée. Comme Tournier avec son Roi des Aulnes, cet auteur pour enfants semble nous dire que plus on aime les enfants, plus on les fréquente plus on a, mathématiquement, d’occasions de leur vouloir du mal. Il me semble que c’est parfois à cet indicible là ou d’autres similaires qu’ un auteur doit parfois nous confronter. Le pacte secret passé avec l’hypocrite lecteur[22], comporte aussi cette clause : « j’ai écrit pour toi des phrases qui ne peuvent se dire ». Il me semble, ainsi, que Sartre a voulu réaliser quelque chose de ce genre dans les nouvelles qui composent Le Mur, et Le Littel des Bienveillantes, et beaucoup d’auteurs gravitant autour de l’autofiction.

Mais je m’égare.  Je crois que ce qui déçoit dans  Idées noires c’est que, malgré son originalité graphique,  il se place, en arrière-garde, dans la tendance qui voit après 68 les dessinateurs pour adolescents se muer en auteur pour jeunes adultes. On sait que c’est en 1972 que Gotlib et Mandrika, censuré dans Pilote, créent l’Echo des savanes. Ils y violent joyeusement toutes les contraintes que les éditeurs jeunesse leurs imposaient. Franquin s’y met plus lentement, abandonnant en 68, Spirou pour se consacrer à Gaston, puis en 1977, en lançant Idées noires au sein duTrombone illustré, un supplément iconoclaste improbable, au sein d’un journal qui reste catholique et bon enfant. Censuré à son tour,  Franquin case ses Idées Noires dans le Fluide glacial de Gotlib. Aujourd’hui, alors que la bande dessinée adulte a atteint la maturité, les gags de Franquin ont mal vieilli, et le lecteur a du mal à imaginer que l’antimilitarisme et l’anticléricalisme ait pu avoir un jour le délicieux parfum de l’interdit. Les affaires récentes où le dessin d’humour fit scandale montre que c’est vers d’autres monothéismes que l’amateur de provocation doit se tourner.

Le graphisme est presque parfait. Ce travail des personnages en aplats noirs, qui s’agitent dans le blanc des cases au décor minimaliste, d’ou ne jaillit que le blanc des yeux et des dents, porte le dessin au niveau d’un art à part entière. On pense bien sur au Don Quichotte de Picasso ou au théatre d’ombre chinoises, mais les personnages de Franquin semblent posséder une dimension de plus : le mouvement. Le travail sur l’onomatopée est extraordinaire, comme parfois celui sur les dialogues qui sortent des bulles pour devenir objet contondants ou nuage noirs qui viennent assombrir l’horizon. L’auteur perd deux points pour trop respecter la classique distribution en quatre bandes égales de la page, héritière de le publication, aux Etats Unis, des comics dans les quotidiens.

On pourrait critiquer l’utilisation de la bande dessinée, genre trop accessible, facile, comme support pédagogique. On peut aussi estimer que mieux vaut une bonne bande dessinée qu’un mauvais roman écrit pour des raisons alimentaires par un tâcheron rejeté par les éditeurs pour adultes. Comme quoi, rien n’est complétement noir ou blanc.

Jean-François Garsmeur


[1] Ce sont eux qui collent toutes ces capitales qui font se retourner dans la tombe les derniers lecteurs  du code typographique.

[2]Des Stones. Belles version par Marie Laforêt : Marie Douceur, Marie Colère  (ou vice-versa)

[3]Noir c’est noir, il n’y a plus d’espoir : La version de Johnny est bien plus métaphysique que l’originale ibérique et cul-cul de Los Bravos : Black is black/ I want my baby back

[4]Je présente mes excuse aux fans de Jeanne Mas pour l’avoir mise ainsi dans le même sac que le Velvet Underground

[5]Groupe punk (Walking on the beaches/looking at the bitches) puis new wave (Golden Brown) surnommé The Men in Black par ses fans. A sans doute contribué à faire du noir la couleur de la branchitude depuis plus de 30 ans mais je n’ai pas fait de recherche sur ce sujet pourtant essentiel (ou pas) .

[6]Au Cdi cela va sans dire, mais cela irait mieux en le disant, M.Quella-Guyot !

[7]Section de la ville de Charleroi (Belgique wallonne) qui abritait le siége du journal Spirou (et malheureusement aussi Marc Dutroux (doctus cumWikipedia))

[8]J’y apprends que le petit triangle qui relie une bulle au locuteur s’appelle un appendice.

[9]Et créateur de Simon Labévue

[10]Ben oui Georges Fourest qui était célèbre en 1909, il faut le lire absolument Le Géranium ovipare ! C’est lui qui fait dire à Chimène

  Mais qu’il est beau garçon, l’assassin de papa

Je crois que Breton l’a mis dans son Anthologie.

[11]Tim, pas Richard, quoique la jupette dans Cléopatre…

[12]Artiste contemporain qui a recouvert un crane humain d’or et de pierre précieuses et a atteint le record de prix pour  un artiste vivant.

[13]Artiste contemporain qui crucifie des cadavres d’animaux.

[14]Artiste contemporain qui a fait du boudin avec son sang

[15]On se demande parfois si les auteurs qui la citent ont (re)lu l’Anthologie de l’humour noir: dans ce qui devait être une oeuvre de commande,Breton a surtout, à mon avis, énuméré les précurseurs du surréalisme. Pour réaliser une anthologie sincère il faut beaucoup d’humilité.

[16]Autrefois chef de file du théâtre de l’absurde.

[17]Bon peut-être pas avec les 2élec.

[18]« On ne fait pas de bonne littérature avec de bons sentiments », disait André Gide.

[19]La remake par De Palma est toujours culte parmi les amateurs , et c’est logique, de Gangsta rap

[20]Ce n’est pas une faute d’accord mais une allusion au titre de ce billet, les Rosicruciens et les lecteurs de Yourcenar et de Wikipedia comprendront

[21]Il y a cependant une morale qui nuance, un peu, la cruauté du propos. Le gamin auparavant avait effrayé les baigneurs avec un faux aileron de requin. En rédigeant cette note, je me rends compte que ce « gag » est similaire à l’histoire du Garçon qui criait au loup, que j’ai toujours détestée. Une morale un peu poussiéreuse très Troisième République.

[22]Baudelaire ( vous l’aviez sur le bout de la langue)

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