archives : 21/1/2007 L’annonce du Louvre Lens

Lens : Louvre ou Louvre pas ?/N°0/ Arts Plastiques

 

  “Quelle bonne nouvelle pour la région » L’annonce de la future ouverture d’une annexe du Louvre à Lens n’a suscité que des commentaires enthousiastes, dans la presse régionale et nationale. Pourtant, on peut se poser certaines questions sur ce projet

 

Rappelons de quoi il s’agit. Début 2OO9, doit ouvrir ce nouveau musée, conçu par l’agence japonaise Sanaa. 3000 m2 seront consacrés à des « présentations renouvelées » (en quelque sort, une exposition permanente qui changera tous les trois ans). Là seront présentées des œuvres issues des huit départements du Louvre (peinture, sculpture, antiquités grecques et romaines, égyptiennes et orientales, objets d’arts, arts graphiques et art de l’Islam). Ces divisions traditionnelles seront dynamitées pour pouvoir, par exemple donner une vision globale de l’art de la Renaissance, ou du baroque. Par ailleurs sur  2000 m2, seront organisées des expositions temporaires qui feront également appel à des prêts à d’autres musées. Elisabeth Delahaye-Taburet, conservateur au Musée du Louvre, chargée de mener à bien le projet,  a donné quelques éclaircissement, dans la Voix du Nord : « Les collections du Louvre, c’est le noyau. L’objectif, c’est de créer un autre Louvre, c’est-à-dire de favoriser des ensembles transversaux, pluridisciplinaires, accessibles à tous publics… On n’est plus dans des cloisonnements géographiques ou historiques. C’est une autre vision !  On a évoqué des thèmes déjà traités ailleurs : la figure humaine, l’animal dans l’art ou les images du divin… Mais ce ne sont que des exemples. Nous allons développer une vision nouvelle de nos collections, tous départements confondus »

 

Pourquoi Lens ?

Cinq villes de la région étaient en concurrence : Valenciennes, Calais, Boulogne, Arras, et Amiens. Il est clair que le poids politique du président du Conseil régional, Daniel Percheron, chef occulte du PS du Pas-de-Calais depuis vingt ans, a joué. Ce dernier est à l’origine un élu de Liévin, une ville proche de Lens. D’autre part, Lens était la seule ville dépourvue de Musée et cela correspondait à la volonté exprimée par le Louvre de contribuer à la «démocratisation culturelle.» L’idée est de permettre à des populations, considérées comme culturellement défavorisées, d’entrer en contact avec des chefs d’œuvre, et grâce au choc esthétique espéré de s’ouvrir à la culture et la beauté.

 

Quelles œuvres pourra-t-on voir ?

 

C’est étonnant, mais les élus ont dû se déterminer sans savoir ce que contiendra ce musée « d’art et d’essai » Il s’agira d’un mélange de « chefs d’œuvres reconnus et de découvertes » issus du musée du Louvre. Cekui-ci ne peut pas à l’infini se séparer d’œuvres importantes. Déjà en 2005 le musée avait prété 1500 œuvres à travers le monde. L’envoi  de 150 peintures importantes (Raphael, Murillo, Poussin…) au musée d’Atlanta, en échange d’un don de 13 millions d’euros suscite déjà une certaine polémique. On peut donc penser que les «découvertes.» comprendre les œuvres mineures, seront les plus nombreuses. Elles seront en partie issues des mythiques réserves du Louvre : 265 000 œuvres, soit sept fois plus que ce qui est exposé. Recèlent-elles des oeuvres intéressantes, comme le veut la légende, et dans ce cas, pourquoi le Louvre ne les exposent-il pas ? Difficile de le savoir, puisque qu’aucun critique n’a été autorisé à visiter ce « trésor ». Les déclarations d’Aline Sylla, chargée du développement culturel, dans Télérama ne sont pas rassurantes :  « Ce n’est pas la caverne d’Ali Baba,. On n’y cache pas trois Léonard de Vinci et quatre Ingres. Les réserves renferment essentiellement des œuvres mineures ou d’un intérêt purement scientifique, comme des milliers de tablettes cunéiformes à destination des archéologues. » Le paradoxe, à Lens, serait d’orienter vers des œuvres mineures un public attiré par la marque «Le Louvre», alors que les musées de la région contiennent beaucoup d’œuvres importantes.

  

Combien ça va coûter ?

 

L’investissement est évalué à 117 millions d’euros dont 20 % apportés par l’Union européenne le reste étant à la charge des collectivités territoriales ( 60 % Région, 10 % Département, 10 % commune et communauté d’agglomération). Selon la même répartition, les collectivités locales financeront le fonctionnement du musée, soit 12 millions d’Euros. Les 20 % restant seront apportés par l’auto-finacement, grâce aux 500 000 visiteurs annuels attendus.

C’est cet aspect financier qui a causé un débat au sein de la majorité du Conseil régional. Les communistes se sont inquiétés de voir le budget culture amputé de 6 millions d’euros en 2005 en prévision du financement du musée.. Ils ont obtenu 3 millions de crédits compensatoires, pour un total de 47 millions d’euros. .. En 2006, le budget culture du Conseil régional (hors Louvre Lens)a été relevé à 53 Millions. mais il  a diminué de 3 % par rapport à 2003 alors que les dépenses globales ont augmenté de 25 %

 

Il est encore difficile de mesurer les effets de ces restrictions sur les structures culturelles de la région, puisque celles-ci reçoivent en général leurs subventions 2006 à la fin de l’année. On peut déjà se poser la question de la manière dont la région assurera le fonctionnement du Louvre Lens, pour 6 millions annuels. Cette somme sera-t-elle prise sur le budget de la Culture, diminuant d’autant les subventions aux structures existantes ?

  

La région avait-elle besoin de ce musée ?

On peut se poser la question. Le musée de Lille est déjà considéré comme le premier de province. Arras, Calais, Dunkerque, Douai… les lieux ne manquent pas, où sont exposées de la peinture « classique ». Le XXème siécle est présent à Villeneuve d’ascq, au Cateau, à Dunkerque. La région manque plutôt de lieux d’exposition et de création d’art contemporain. De nombreuses association oeuvrent dans ce domaine (A voir, Artconnexion, Le Bar,  Cent lieux d’art, l’H du siége…) mais la plupart, malgré des coûts de fonctionnement minimes), sont fragiles financièrement. Il ne coûterait pas très cher à la Région de les rendre plus solides et de leur permettre de multiplier leurs actions. On peut aussi rêver d’un lieu d’exposition emblématique, qui permettent de donner une visibilité aux artistes vivant dans la région. 

 

Le Louvre devient-il une entreprise comme les autres ?

 

Le procédé qui va faire naître le Louvre Lens ressemble beaucoup à celui de la franchise. On sait de quoi il s’agit : une enseigne commerciale cède sa marque, son savoir-faire et ses produits à un commerçant indépendant qui doit, lui, financer la création de la boutique et prendre le risque commercial. Ce procédé a déjà été utilisé par le Guggenheim, suivi par l’Ermitage et le musée de Boston. En 2005, La prestigieuse revue  anglaise Burlington Magazine s’est étonné de voir le gouvernement français participer à ce «cirque mondial », d’autant que l’un des principaux mécènes du Guggenheim venait de démissionner pour protester contre cette politique « d’ingénierie culturelle » qui se développe, selon lui, au détriment des missions artistiques et scientifiques du musée.”Nos musées ne sont pas à vendre” proclamait en décembre dernier une tribune du Monde.

Cette nouvelle politique du Louvre s’explique par de nouvelles règles du jeu établies depuis 2003.  M. Aillagon, ministre de la Culture surtout connu pour sa réforme du régime des intermittents, a alors accordé l’autonomie financière à plusieurs grands musées nationaux, dont le Louvre. Auparavant  les revenus propres générés par ces institutions étaient gérés par à la DMF (Direction des musées de France) qui reversait cette manne aux différents musées nationaux en fonction de leurs besoins. Désormais le Louvre peut gérer à sa guise les revenus des entrées et du mécénat. C’est ce qui explique la multiplication des expositions temporaires, toutes financées par de grandes entreprises, les opérations financières comme les prêts d’Atlanta, ou la suppression de la gratuité des entrées pour les enseignants. Entreprise culturelle, le Louvre est condamné à se développer : d’où l’ouverture de Lens. Ce virage libéral s’est fait dans une certaine discrétion. . Il a son théoricien, en la personne de Jean-Michel Tobelem, docteur en gestion, pour qui les musées sont «des organisations culturelles de marché» destinées à s’autofinancer. Le Louvre en est loin, les subventions de l’Etat représentent encore plus de 65 % de ses revenus. Mais la création du Louvre-Lens marque-t-elle une nouvelle étape vers le libéralisme économique et la mondialisation ?

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